Inspiré par l’architecture moderniste et brutaliste, Phil Shakespeare transforme lignes, volumes et jeux de lumière en compositions textiles d’une grande finesse. Au travers de cette interview, Phil Shakespeare se livre sur son travail, son parcours et ses inspirations pour nous offrir une lecture passionnante.
L’ESSENCE, SA GENESE
✦ Quel est ton parcours et quel a été le déclic qui t’a amené à l’art et à la création ?
J’ai toujours été attiré par l’art, le design et l’architecture. Dès mon plus jeune âge, je m’intéressais aux bâtiments, aux intérieurs, aux formes et à la manière dont les choses étaient construites. J’ai ensuite étudié le design et la direction artistique à la Manchester School of Art, puis je suis devenu graphiste. J’ai également toujours eu une passion pour le textile : je me suis formé à la tapisserie d’ameublement et j’ai exercé ce métier. Les tissus, les matériaux et le travail manuel font donc partie de mon univers créatif depuis longtemps.
Il y a quelques années, j’ai suivi un cours de quilting contemporain et j’ai immédiatement apprécié le processus consistant à découper, assembler et coudre les tissus afin de construire progressivement des compositions à travers les formes, les couleurs et les matières. J’ai alors commencé à expérimenter la manière dont ces compositions textiles pouvaient devenir des œuvres murales, en les tendant sur des châssis. Après de nombreux essais et ajustements, cette démarche a donné naissance à ma pratique actuelle.
✦ Quel médium t’inspire le plus ?
Je dirais sans hésiter le textile. J’aime le contraste entre une matière souple et tactile utilisée pour représenter des formes architecturales fortes et affirmées. Les coutures, les assemblages, les textures et les légères imperfections font partie intégrante de l’œuvre. Elles lui apportent à la fois une véritable structure et une certaine chaleur.
✦ Considères-tu tes œuvres comme plutôt abstraites ou figuratives ?
Je dirais qu’elles se situent quelque part entre l’abstraction et la figuration. Certaines restent reconnaissables comme des formes architecturales simplifiées, tandis que d’autres deviennent beaucoup plus abstraites. J’apprécie cet équilibre : le spectateur peut percevoir le bâtiment ou la structure qui a inspiré l’œuvre, tout en pouvant la regarder comme une composition autonome de formes, de couleurs et de textures.
✦ Quel est ton processus de création ?
J’aime explorer et visiter des bâtiments qui m’intéressent, les photographier et rechercher les formes présentes dans leur architecture, les espaces vides ainsi que la manière dont la lumière vient frapper les façades et créer des jeux d’ombres. Lorsqu’une visite n’est pas possible, je m’appuie sur des photographies d’archives et sur Google Street View pour observer le bâtiment sous différents angles et mieux comprendre sa structure ainsi que son caractère.
À partir de ces images, je réalise une série de dessins en me concentrant souvent sur un détail, une portion de façade ou une ombre particulière. J’expérimente ensuite différentes simplifications afin d’en tirer des illustrations qui servent de versions mises à l’échelle de l’œuvre finale. Je décompose ensuite la composition en plusieurs panneaux et calcule précisément leurs dimensions afin que l’ensemble s’assemble parfaitement une fois cousu.
Une fois les panneaux de tissu découpés et assemblés, la composition est tendue sur une toile ou un châssis. Cette dernière étape est essentielle : la tension exercée sur le textile crée parfois de légères courbes et de subtiles variations le long des bords des panneaux.
✦ Quelle matière rêves-tu de travailler ?
J’aimerais explorer davantage le textile sous une forme sculpturale et tridimensionnelle, en réalisant par exemple de grandes structures rembourrées ou des installations en tissu. Aujourd’hui, mon travail est essentiellement mural, mais je suis curieux de voir comment appliquer les mêmes techniques à des œuvres qui investissent véritablement l’espace. Il y a quelque temps, j’ai visité l’exposition consacrée à Verner Panton à Berlin, où était présent son Fantasy Landscape Room. Cette installation est l’une des principales sources d’inspiration de cette envie.
SES INFLUENCES
✦ Quelle œuvre d’art choisirais-tu pour t’accompagner toute la vie ?
C’est une question difficile ! J’hésiterais entre Standard Station d’Ed Ruscha et une œuvre textile d’Anni Albers. Le travail de Ruscha possède cette force graphique qui m’attire, tandis que celui d’Albers est plus directement lié à mon intérêt pour le textile, la structure et l’abstraction.
✦ Quelle est l’exposition, l’artiste ou l’œuvre qui t’a le plus ému ?
Une exposition qui m’a profondément marqué est Sensation, présentée à la Royal Academy de Londres. Je l’ai découverte lorsque j’étais étudiant et je me souviens encore de la sculpture de Damien Hirst représentant une vache et son veau disséqués, Mother and Child (Divided). À l’époque, cette œuvre me semblait incroyablement nouvelle et fascinante.
✦ Une pièce de mobilier design qui te fait rêver ?
Je choisirais le Dune Ensemble de Pierre Paulin. J’aime la manière dont il transforme l’assise en une véritable sculpture, évoquant un paysage.
✦ Un endroit qui t’inspire et te ressource ?
Près de chez moi, je dirais le Barbican à Londres. C’est un ensemble architectural immense et complexe où je découvre toujours de nouveaux espaces ou des formes qui m’avaient échappé. C’est aussi un endroit idéal pour s’éloigner de l’agitation londonienne : on y trouve facilement un coin tranquille pour se poser.
Plus loin, mon voyage à Tokyo a été une expérience extraordinaire. J’avais envie d’y aller depuis mon enfance, et j’y ai trouvé une source d’inspiration inépuisable à travers le graphisme, la signalétique et l’architecture.
✦ Une couleur de prédilection ?
Elle change régulièrement, mais dans le contexte du textile, j’aime particulièrement les différentes nuances de bleu marine que j’ai accumulées au fil du temps. J’expérimente actuellement des combinaisons qui mettent en valeur de subtiles variations de teintes et de tonalités.
LAST BUT NOT LEAST !
✦ Quelle est la journée type de Phil Shakespeare ?
Je ne suis pas certain d’avoir une journée type ! Mon activité de graphiste occupe une place importante, si bien que mes journées se partagent généralement entre le design graphique et ma pratique artistique. Je travaille souvent sur mes œuvres le soir ou le week-end, que ce soit pour concevoir des compositions sur ordinateur, découper les tissus, assembler les panneaux ou tendre les pièces terminées sur leurs châssis.
✦ Un accident d’atelier ou un imprévu qui s’est intégré à ta technique ?
Même lorsque tout est soigneusement mesuré, les étapes de couture et de tension du tissu modifient légèrement la composition. Après de nombreuses expérimentations, j’ai fini par considérer ces variations comme une véritable composante de mon langage visuel. Le poids du tissu, la taille de chaque panneau, l’angle de découpe ou encore sa forme influencent la manière dont la matière se tend et réagit, apportant ainsi mouvement et personnalité à l’œuvre finale.
✦ Des projets à venir ?
J’ai une exposition en préparation, plusieurs salons à venir ainsi que différentes commandes en cours : de quoi m’occuper pour un bon moment ! L’une de ces commandes s’inspire du bâtiment du Lloyd’s à Londres et prendra la forme de deux œuvres de grand format destinées à une salle de conseil. C’est un bâtiment que j’ai toujours admiré et je suis impatient de développer une création inspirée de sa structure, de ses détails et de ses formes architecturales audacieuses.
